Il a longtemps eu peur de parler aux autres. Aujourd’hui, le commissaire aux affaires francophones du Syndicat étudiant de l’université d’Ottawa monte sur scène, écrit, déclame du slam et défend les droits des étudiants francophones à l’Université d’Ottawa. Né au Rwanda, passé par plusieurs environnements francophones avant de s’installer au Canada, il incarne une francophonie plurielle, faite d’accents, de cultures, de rencontres et d’histoires.
Crédit visuel : photo de courtoisie
La Pépinière : Pourquoi est-il important de rendre la francophonie plus visible sur le campus?
Dan Ngenzi : Beaucoup d’étudiant.e.s anglophones passent une grande partie de leur parcours universitaire sans véritablement rencontrer la francophonie du campus. Ils peuvent suivre leurs cours, participer à la vie universitaire et repartir sans avoir réellement découvert les communautés francophones qui les entourent.
J’aimerais donc changer cette perception et montrer les différentes facettes de la francophonie : la culture, les arts, le leadership, les événements et la vie communautaire. L’Université d’Ottawa est présentée comme la plus grande université bilingue français-anglais au monde. Pour moi, il faut que les étudiants puissent ressentir cette réalité, et pas seulement la voir dans les communications de l’université. À la fin de mon mandat, j’aimerais que personne ne puisse dire qu’il n’a pas eu l’occasion de découvrir la francophonie sur le campus.
LP: À quoi ressemble une journée dans la vie d’un commissaire aux affaires francophones?
DN: Il n’y a pas vraiment de journée type. Le travail repose beaucoup sur les rencontres et l’écoute.
Je rencontre les personnes qui prennent des décisions concernant la francophonie au sein des associations étudiantes et du syndicat. Je recueille également les préoccupations des étudiants, je réponds à leurs questions et je traite les plaintes linguistiques lorsqu’un étudiant estime ne pas avoir reçu un service dans sa langue préférée.
Le rôle comporte aussi un important volet événementiel : il faut créer des occasions de vivre le français sur le campus et travailler avec différents partenaires.
Je collabore également avec des organismes francophones externes, notamment l’Assemblée de la francophonie ontarienne et la FESFO.
Au fond, mon travail consiste à écouter, comprendre les problèmes et contribuer à mettre en place des solutions, tout en représentant les besoins des étudiants francophones.
LP: D’où vient ton engagement pour la défense de la francophonie?
DN: Deux personnes ont particulièrement influencé mon parcours.
La première est Marie Bonnemaison, ma professeure de français au secondaire. Elle m’a encouragé, voire poussé, à rejoindre la troupe de théâtre de mon école. Au départ, je ne voulais pas forcément y participer, mais j’ai finalement découvert à quel point j’aimais m’exprimer en français.
Cette expérience m’a amené vers l’écriture, la lecture, l’interprétation et finalement le slam. J’ai notamment remporté la première place d’une compétition de slam et d’écriture cette année.
La deuxième personne qui a beaucoup influencé mon engagement est Ève Tremblay, l’ancienne commissaire aux affaires francophones, avec qui j’ai travaillé comme commissaire adjoint.
Nos visions de la francophonie étaient différentes : j’arrivais avec une conception très internationale tandis qu’elle avait une connaissance plus approfondie de la francophonie canadienne. Nos échanges m’ont permis d’élargir ma propre vision et de mieux comprendre les enjeux des francophones au Canada.
LP: Que signifie être francophone à Ottawa, comparativement à Kigali?
DN: Être francophone à Ottawa est une expérience particulière. Lorsque je suis arrivé dans la capitale nationale, on me présentait Ottawa comme une ville bilingue où l’on pouvait vivre aussi bien en français qu’en anglais. Sur le papier, c’est vrai. Mais dans la réalité, l’expérience peut être différente. Comme jeune francophone, je constate qu’on est parfois poussé à utiliser davantage l’anglais, même lorsque des services bilingues existent.
À Kigali, l’expérience que j’ai vécue est différente. Le français et l’anglais y sont tous les deux très présents, et il est possible d’utiliser le français dans plusieurs contextes, notamment dans les documents administratifs. Dans mon expérience personnelle, j’y ai ressenti un certain équilibre entre les deux langues.
À Ottawa, j’ai parfois l’impression que le français est présent parce qu’il existe une obligation institutionnelle de l’offrir, plutôt que parce qu’il est véritablement intégré à l’expérience quotidienne.
LP: Tu es artiste et très présent sur le terrain, mais plutôt discret sur les réseaux sociaux. Aucune publication! Pourquoi?
DN: Je suis beaucoup plus à l’aise dans les interactions réelles que sur les réseaux sociaux. J’aime parler directement avec les gens, entendre leurs expériences et comprendre leurs préoccupations. Mon parcours professionnel m’a d’ailleurs amené à travailler dans le service à la clientèle, la vente et la négociation, des domaines où le contact humain est essentiel.
Je reconnais toutefois que je dois être plus actif sur les plateformes professionnelles comme LinkedIn.
Ma présence en ligne peut sembler discrète, mais beaucoup des personnes qui me suivent sont avant tout des personnes que je connais dans la vraie vie. J’aime être présent sur le terrain, dans les événements et auprès des gens.
LP: Quel rôle les arts et l’écriture jouent-ils dans ton rapport au français?
DN: L’écriture occupe une place très importante dans ma vie. Si je devais choisir une œuvre francophone qui me représente, je choisirais probablement mes propres textes.
C’est dans mes écrits que je suis le plus vulnérable et que je peux m’exprimer le plus librement. L’écriture m’aide également à mieux comprendre mes propres idées et à être plus honnête avec moi-même.
Même lorsque j’écris de la fiction, il y a toujours une partie de moi qui se retrouve dans mes textes. C’est aussi ce qui m’a particulièrement attiré dans des initiatives comme Prose et Poésie, qui permettaient aux étudiants de présenter leurs textes, leurs poèmes et leurs slams. Ce genre d’événement montre que deux personnes peuvent utiliser exactement la même langue et pourtant l’exprimer de manière complètement différente. C’est cette singularité qui rend la création francophone si intéressante.
LP: Qu’est-ce qui pourrait surprendre les gens à ton sujet?
DN: Beaucoup de gens seraient surpris d’apprendre que j’ai été extrêmement timide.
J’ai longtemps eu de la difficulté à aller vers les autres, à parler en public et à m’exprimer devant un groupe. Le fait de pouvoir aujourd’hui monter sur scène ou prendre la parole comme artiste n’est donc pas quelque chose qui m’est venu naturellement. C’est une construction. J’ai dû affronter mes peurs et apprendre progressivement à m’exprimer.
Cette expérience se retrouve d’ailleurs dans certains de mes textes. J’aimerais que les personnes qui ont elles aussi de la difficulté à prendre la parole comprennent qu’elles peuvent dépasser cette peur et assumer pleinement qui elles sont.
LP: Quel rôle ta famille joue-t-elle dans ton parcours au Canada?
DN: J’ai la chance d’avoir plusieurs membres de ma famille au Canada. Deux de mes petits frères étudient à Ottawa et mon grand frère vit à Calgary.
Cette situation m’a permis de rester proche de ma famille tout en apprenant à connaître mes frères dans un contexte différent, celui de l’âge adulte et de l’indépendance.
Mes parents ne sont pas au Canada, et leur absence se fait sentir, mais j’ai aussi des oncles et des tantes à Ottawa, à Gatineau et ailleurs au pays. Cette expérience m’a donné envie d’aider mes petits frères à éviter certaines erreurs que j’avais moi-même commises comme nouvel arrivant.
Je souhaite notamment leur transmettre l’importance de l’engagement, du bénévolat et de la vie en français à l’université et dans la communauté.
LP: Quel conseil donnerais-tu aujourd’hui au Dan adolescent?
DN: Je lui dirais de s’impliquer le plus tôt possible.
J’ai compris assez jeune que j’aimais l’engagement, l’écriture et l’expression en français, mais j’ai parfois tardé à chercher les espaces qui me permettaient de mettre ces passions en pratique.
À l’Université d’Ottawa, par exemple, j’ai cofondé et co-présidé l’Association des étudiants rwandais, mais je l’ai fait relativement tard dans mon parcours.
Cette association nous a permis de réunir une communauté rwandaise qui était auparavant très dispersée, notamment entre les Rwandais nés au Canada et ceux arrivés de l’étranger.
Cette expérience m’a montré l’impact que l’engagement communautaire peut avoir. Elle m’a également permis de rencontrer des personnes extraordinaires et de contribuer à créer un véritable sentiment d’appartenance.
Mon autre conseil serait de s’écouter soi-même. On sait parfois très bien ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, mais la pression sociale nous empêche d’agir.
J’aurais aimé commencer plus tôt à écrire, à m’impliquer et à lancer mes propres initiatives.

