Chef de pupitre de la section Actualités à La Rotonde, le journal francophone de l’Université d’Ottawa, Michelet Joseph se définit comme un militant et un activiste de la cause franco-ontarienne. Tout récent père de famille, il estime qu’il n’a pas besoin d’appartenir à une organisation franco-ontarienne pour revendiquer son droit d’être servi en français.
Crédit visuel : Photo de courtoisie
La Pépinière: D’origine haïtienne, vous vivez au Canada depuis quelques années et vous vous définissez comme un franco-ontarien. Pourquoi ?
Michelet Joseph : Il y a deux raisons précises, d’abord, je suis francophone, ensuite je vis en Ontario. Au Canada, particulièrement à Ottawa, le français est la langue dans laquelle je me sens le plus à l’aise pour m’exprimer, alors que l’anglais demeure prédominant. Je me sens donc concerné par les revendications des francophones d’Ottawa et de l’Ontario, qu’ils soient des immigrants comme moi, des personnes nées ici ou des membres de familles établies dans la province depuis plusieurs générations. Au fond, nous partageons la même cause et le même combat.
C’est le combat pour avoir accès à des services en français, pouvoir s’exprimer dans cette langue et répondre à ses besoins essentiels sans difficulté, que ce soit à l’épicerie, dans les services publics ou encore dans le domaine de l’éducation. C’est primordial. Voilà pourquoi je m’identifie à cette cause.
LP : Pensez-vous que certaines personnes peuvent se sentir ou se définir comme plus franco-ontariennes que d’autres ?
MJ: La question de la légitimité identitaire dépend à la fois de la personne et de la perception générale de la communauté. C’est un débat qui existe partout dans le monde. En Haïti, par exemple, il arrive encore que l’on s’interroge sur l’identité de personnes issues de familles étrangères établies dans le pays depuis trois ou quatre générations : sont-elles véritablement haïtiennes ?
C’est donc une question complexe et multidimensionnelle. Je reconnais que certaines personnes peuvent se sentir plus légitimes que d’autres à se définir comme Franco-Ontariennes. Toutefois, cela ne devrait pas remettre en question la légitimité de celles et ceux qui s’identifient à cette cause et qui se mobilisent pour la défendre, quelles que soient leurs origines ou leurs différences.
LP: En parlant d’Haïti, c’est aussi un pays où le français et le créole haïtien cohabitent. Avez-vous également ressenti le besoin de vous battre pour être servi en français en Haïti ?
MJ: C’est toute l’ambivalence linguistique à laquelle je suis confronté. Mon combat change selon le territoire où je me trouve. En Haïti, par exemple, je me bats davantage pour la reconnaissance du créole. En raison de l’héritage colonial français, la langue française est souvent associée au savoir et à l’intelligence, tandis que le créole, parlé par la majorité de la population, est parfois dévalorisé. C’est pourquoi, dans les espaces publics et au sein de la communauté haïtienne, je privilégie le créole et revendique sa place.
À Ottawa, en revanche, mon combat est celui du français. Je suis sensible à la situation des langues et des communautés minoritaires, particulièrement lorsqu’elles doivent lutter pour faire reconnaître leurs droits et simplement exister. Je ne privilégie donc pas une cause au détriment de l’autre : je défends la langue qui se trouve en situation de minorité, selon le contexte.
LP: En Haïti, vous défendez le créole face à la prédominance du français, tandis qu’au Canada, vous défendez le français. Je comprends donc que votre engagement dépend du contexte dans lequel vous vous trouvez. Vous recherchez avant tout l’égalité linguistique et vous vous impliquez pour la promouvoir. Cela m’amène à ma prochaine question : comment contribuez-vous concrètement à la cause franco-ontarienne ?
MJ: Je participe à la cause franco-ontarienne de plusieurs façons. Je me souviens qu’à peine un mois après mon arrivée au Canada, le 11 mai 2024, je m’étais déjà engagé dans cette cause. Depuis, je n’ai jamais cessé de m’impliquer.
J’ai d’abord étudié en français à l’Université Saint-Paul, où j’ai également été membre d’une association qui faisait la promotion d’un bilinguisme équitable. Dans les activités publiques, les événements et les communications, je veillais à ce que le français soit toujours présent et utilisé.
Mon engagement s’est ensuite approfondi grâce à mon implication à La Rotonde, le journal francophone de l’Université d’Ottawa, où je travaille à la section Actualités. En tant que chef de pupitre, je garde notamment un œil sur les décisions et les annonces des gouvernements provincial et fédéral qui touchent la francophonie, que ce soit en matière de financement, d’éducation, de jeunesse ou de loisirs.
J’ai également participé à différentes initiatives communautaires, notamment comme bénévole auprès de l’ACFO d’Ottawa, à l’occasion des célébrations du 50e anniversaire du drapeau franco-ontarien. J’ai aussi pris part à des consultations sur l’avenir de la communauté franco-ontarienne, afin de contribuer aux réflexions sur les orientations à privilégier au cours des prochaines années.
Enfin, mon engagement se manifeste aussi dans les gestes du quotidien : lorsque j’arrive quelque part, je m’exprime en français et je demande à être servi dans cette langue. Récemment, j’ai également signalé l’absence du français lors d’un débat municipal à Ottawa. Cette intervention a contribué à la tenue d’un second débat où les francophones ont pu poser leurs questions en français et interroger les candidats sur leurs engagements envers la communauté. Voilà, en somme, les différentes façons dont je contribue à promouvoir et à renforcer la place du français à Ottawa.
LP: Lorsque vous entendez le mot « francophonie », à quoi pensez-vous spontanément ?
MJ: Pour moi, la francophonie évoque une grande diversité linguistique et culturelle. Je vois plusieurs accents, mais aussi une compréhension mutuelle. Je pense à Haïti, à la France, au Québec, au Canada francophone, mais aussi à la Belgique, à la Suisse, au Congo ou encore au Sénégal.
Au-delà des accents, des différences culturelles et des expressions propres à chaque région, le français demeure ce qui nous rassemble. C’est une langue qui nous permet de communiquer, de tisser des liens sociaux, de faire connaissance et de renforcer notre compréhension mutuelle malgré nos différences.
LP: Et si nous allions à la rencontre du Michelet adolescent ? Quel genre d’adolescent étiez-vous ?
MP: J’étais plutôt réservé et timide. J’avais envie de m’exprimer, mais j’avais du mal à prendre la parole. À l’adolescence, vers 15 ou 16 ans, j’avais aussi une véritable fascination pour la langue française. Je voulais bien parler, avoir une bonne prononciation et même adopter l’accent français. Je lisais beaucoup, notamment des ouvrages pour améliorer mon expression orale, et j’aimais écrire des chansons et de petits textes dans mon cahier.
Avec le temps, j’ai progressivement gagné en assurance et je suis devenu beaucoup plus expressif. La personne que je suis aujourd’hui dans l’espace public est presque à l’opposé de l’adolescent timide que j’étais il y a une quinzaine d’années.
LP: Est-ce que cette timidité vous a empêché de réaliser certaines choses ?
MJ: Je pense que non. À l’adolescence, notre principale préoccupation était d’aller à l’école, de réussir nos cours et de nous préparer pour la suite. C’était vraiment l’objectif principal. Ma timidité ne m’a pas empêché de le faire. J’ai donc pu accomplir ce que je devais accomplir.
J’ai joué, par exemple, dans des pièces de théâtre. Il y avait tout de même une certaine réticence, une hésitation à aller au-delà de la scène.
Mais un événement a marqué un tournant : le séisme de 2010. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à sortir de ma timidité, à prendre davantage ma place, à exprimer ce que je pensais et à faire ce que je pouvais faire.
LP: Est-ce que ce séisme a, en quelque sorte, éveillé en vous la conscience que tout peut s’arrêter du jour au lendemain ?
MJ: Je dirais que oui. Pour moi, il y a vraiment eu deux Michelet : celui d’avant le séisme de 2010 et celui d’après. Après le séisme, nous avons dû nous réfugier dans les provinces, notamment à Fond-des-Blancs, dans le sud d’Haïti, d’où ma mère est originaire. J’y ai rencontré beaucoup de personnes venues de Port-au-Prince. Passionné d’art et de littérature, j’ai alors eu envie de créer des activités pour rassembler les gens. J’ai ainsi lancé trois clubs : un club de lecture, un club culturel et un club de français. Nous y organisions notamment des activités théâtrales et littéraires.
J’avais à peine 15 ou 16 ans et j’invitais des adultes à participer à ces activités. Un jour, quelqu’un m’a dit qu’il voyait en moi un leader. Cette remarque m’a beaucoup motivé. À partir de là, j’ai commencé à prendre davantage la parole en public. À l’église, par exemple, j’ai rejoint les groupes de jeunes et je participais aux activités culturelles en récitant des textes. Je tremblais, mais je me forçais à aller devant les gens. Même lorsqu’un conférencier intervenait, je tenais à poser des questions, quitte à devoir surmonter ma peur de prendre la parole.
C’est ainsi que j’ai commencé à sortir de ma réserve. Cette évolution m’a suivi à l’école, à l’université et jusqu’ici, au Canada. Ce n’était que le début, et le chemin se poursuit encore aujourd’hui.
LP: Et avant tout cela, Michelet, quel métier rêviez-vous d’exercer lorsque vous étiez enfant ?
MJ: Comme beaucoup d’enfants haïtiens, je rêvais de devenir médecin, plus précisément pédiatre. Mais, à un moment donné, je voulais aussi être soldat.
Pourquoi ? Parce que j’aimais regarder des films de guerre et des films d’action. Je m’imaginais en soldat, prêt à sauver le monde.
Plus tard, je me suis plutôt tourné vers la médecine. Lorsque j’ai découvert le métier de pédiatre, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire, parce que j’aimais beaucoup les enfants. Étant moi-même l’aîné de ma famille, je me voyais bien exercer ce métier.
LP: Vous êtes aussi ambassadeur de Radio-Canada. Parlez-nous un peu de ce rôle.
MJ: Je suis effectivement ambassadeur de Radio-Canada. Mon rôle s’articule principalement autour de trois types d’activités.
D’abord, je participe au programme MAJ (Mon actualité jeunesse), qui permet d’initier les jeunes au journalisme et à la production audiovisuelle. Dans les bibliothèques, nous leur présentons le fonctionnement d’une salle de nouvelles et les différents métiers qui y sont associés, comme journaliste, caméraman, animateur ou preneur de son. L’objectif est de leur faire découvrir l’actualité dans un langage simple et adapté à leur âge, tout en éveillant leur intérêt pour les métiers des médias.
Ensuite, nous participons à des événements communautaires, notamment des festivals, où nous animons des activités comme des karaokés en français. C’est une façon de faire vivre la langue française et de renforcer la présence francophone dans la région d’Ottawa-Gatineau. Enfin, nous sommes présents lors des événements organisés par Radio-Canada pour accueillir, orienter et accompagner le public, particulièrement les francophones.
En somme, notre rôle consiste à représenter Radio-Canada auprès de la communauté, à promouvoir la langue française et à contribuer au rayonnement des médias francophones dans la région.
LP: Le dernier point que je souhaite aborder, et non le moindre : vous êtes papa depuis environ un an. C’est probablement l’un des plus beaux événements de votre vie jusqu’ici. Comment vivez-vous cette nouvelle étape ?
MJ: C’est d’abord une expérience difficile à décrire. Ce sont des choses que l’on vit, mais pour lesquelles on ne trouve pas toujours les mots. Il y a les sourires, les regards, le simple bonheur de tenir son enfant dans ses bras.
Et puis, il y a cette reconnaissance dans ses yeux, lorsqu’il vous reconnaît comme son papa. Par exemple, lorsque vous rentrez du travail ou des cours et qu’il vous attend, heureux de vous retrouver, qu’il tape dans ses mains… Ce sont des moments qu’on ne peut pas vraiment expliquer. On peut les vivre, les ressentir et les garder précieusement en soi.
Mais devenir papa, c’est aussi un défi. Il faut apprendre à prendre soin de son enfant, tout en continuant à prendre soin de soi et à penser à son propre avenir. Désormais, on ne fait plus seulement les choses pour soi, on les fait aussi pour son enfant.
Ses besoins, ses projets et même ses loisirs deviennent prioritaires. Finalement, notre propre bonheur est étroitement lié au sien. S’il est heureux, nous le sommes aussi. Lorsqu’il est content, notre bonheur grandit avec le sien.
J’entends souvent des parents dire qu’ils seraient prêts à tout sacrifier pour leur enfant, même à marcher pieds nus, pourvu qu’il ne manque de rien. Aujourd’hui, je comprends davantage ce sentiment. Je me reconnais déjà dans ces paroles.
LP: Je m’en voudrais de parler de votre enfant sans évoquer sa mère. Comment avez-vous rencontré votre épouse ?
MJ: Nous nous sommes rencontrés lors d’une activité socioculturelle. J’y étais à la fois comme journaliste et comme étudiant, tandis qu’elle faisait partie du groupe.
Nous avons ensuite échangé nos coordonnées et commencé à discuter. Au fil des conversations, nous avons appris à nous connaître, à découvrir nos univers respectifs et à nous soutenir, notamment dans les défis liés à la vie au Canada et aux études.
Ce qui m’a convaincu, au-delà de l’attirance, c’est la qualité de nos échanges, notre vision des choses et les projets que nous pouvions construire ensemble. Peu à peu, j’ai compris qu’elle était la personne avec qui je voulais faire équipe. Et jusqu’à aujourd’hui, je pense avoir trouvé la bonne personne.
