Je m’appelle Reda Ighirane. Je viens de Casablanca, au Maroc, et, jusqu’à récemment, je pouvais me considérer comme un privilégié en matière de santé. Jeune, sportif et en bonne condition physique, je n’avais jamais vraiment eu besoin de consulter un médecin.
Hormis quelques visites chez le dentiste ou l’ophtalmologiste, mes contacts avec le système de santé se résumaient à un doigt cassé durant mon enfance. Autant dire que les salles d’urgence ne faisaient pas partie de mon quotidien.
À mon arrivée au Canada, j’ai commencé à ressentir des douleurs à l’estomac. Rien d’alarmant au départ, une ou deux soirées par semaine, une douleur qui finissait par disparaître. Mon premier réflexe a été de me rendre chez un pharmacien. Il m’a recommandé un médicament qui soulageait temporairement la douleur. Le problème, lui, restait bien présent.
Mais un samedi, vers 14 h, la douleur est devenue insupportable. Je n’avais plus le choix, direction les urgences. Je monte dans un Uber et, quelques minutes plus tard, j’arrive à l’hôpital. L’accueil est efficace. Je présente ma carte santé, puis vient la fameuse question que toute personne ayant déjà mis les pieds à l’urgence connaît : « Sur une échelle de 1 à 10, à combien évaluez-vous votre douleur ? »
Honnêtement, je réponds : « Si 10 correspond à une balle dans le ventre, je dirais 8. » L’infirmière me remet un antidouleur et m’invite à patienter dans la salle d’attente. Je regarde autour de moi. Nous ne sommes que deux. Je me dis que je serai probablement reçu rapidement.
Je me trompais.
Une heure passe. Puis deux. Une autre infirmière vient me donner un deuxième antidouleur, mais toujours aucun médecin.
Pendant ce temps, la salle d’attente ne cesse de se remplir. Les patients arrivent les uns après les autres. Certains attendent plusieurs heures avant de repartir, visiblement découragés, sans avoir vu de médecin.
Les visages se ferment, les soupirs se multiplient et la fatigue s’installe.
La nuit tombe.
Je n’ai eu droit qu’à deux comprimés contre la douleur et à une prise de sang. Ce n’est qu’aux alentours de deux heures du matin, près de douze heures après mon arrivée, qu’un médecin vient finalement me chercher.
Avant même de m’examiner, il jette un coup d’œil à mon heure d’arrivée et s’excuse pour l’attente. Quelques minutes plus tard, il pose un diagnostic et me prescrit un traitement qui, d’ailleurs, s’est révélé très efficace.
En quittant l’hôpital vers trois heures du matin, je repense à cette journée. Une idée me traverse l’esprit, oui, les soins m’ont été offerts sans que j’aie à sortir ma carte bancaire. Mais ce soir-là, le prix, je l’ai payé autrement : en douze heures d’attente, en inquiétude, en fatigue et en stress.
La suite des choses
Le lendemain, ma curiosité prend le dessus. Je cherche à comprendre ce que j’ai vécu. Je découvre rapidement que près de six millions de Canadiens n’ont pas de médecin de famille. Faute d’avoir accès à un professionnel de première ligne, de nombreux patients se tournent vers les urgences pour des problèmes qui auraient pu être pris en charge plus tôt en clinique. Résultat, les salles d’urgence débordent, les délais explosent et le personnel soignant travaille sous une pression constante.
Pourtant, ce qui m’a le plus marqué cette nuit-là n’est pas mon propre inconfort.
C’est le regard des infirmières, des préposés et des médecins.
Malgré la douleur que je ressentais, je ne pouvais m’empêcher d’avoir de la peine pour eux. Personne ne semblait manquer de volonté. Bien au contraire. Tous avaient l’air épuisés, débordés et dépassés par un flot incessant de patients. Le médecin qui m’a finalement reçu n’avait pas besoin de s’excuser. Pourtant, il l’a fait. Ce simple geste m’a fait comprendre que le problème ne venait pas des personnes qui me soignaient, mais bien d’un système qui peine à répondre à la demande.
Cette expérience n’a pas diminué le respect que j’ai pour les professionnels de la santé. Au contraire. Elle m’a surtout fait réaliser qu’un système de santé ne se juge pas uniquement à la qualité des soins qu’il offre, mais aussi à la facilité avec laquelle on peut y accéder.
Les solutions existent. Renforcer les soins de première ligne en facilitant l’accès aux médecins de famille permettrait d’éviter que des milliers de patients se retrouvent aux urgences pour des problèmes qui pourraient être traités plus tôt.
Il serait également pertinent de continuer à élargir le rôle des infirmières praticiennes, des pharmaciens et des autres professionnels de la santé afin de mieux répartir la charge de travail.
Bien sûr, ces réformes ne se feront pas sans investissements importants ni sans une réelle volonté politique. Mais ils représentent un passage obligé si l’on souhaite offrir aux Canadiens un accès plus rapide et plus humain aux soins de santé.
En tout cas, j’espère sincèrement que ces changements prendront forme. Car personne ne devrait avoir à attendre douze heures avant d’entendre un médecin lui dire : « Nous allons enfin nous occuper de vous. »
